Le creux d’la vague à Berlin
Terreau inconnu, Dont chaque instant est figé, La redécouverte.
Une tribulation nocturne qui intervient 15 ans après la première. Presque aussi longtemps sans avoir pris une seule photo. L’exercice devient double, me réconcilier avec ma formation et premier métier, et tenter de reproduire la vision de vide perçue dans les heures creuses de ma douce Paris.
De la grandeur de ses rues, elle me prend de haut. Tel un rire, une moquerie, son vide vient me raconter une histoire de trop plein au creux de l’oreille.
Prenant le premier virage, une projection glisse sur la pierre. Elle n’est en cet instant pour personne, à moins que mes yeux fussent sa seule raison d’être. Survie tardive dans le seul but de satisfaire un regard, une supposition, perdu dans la nuit.
Les lampadaires changent de forme au gré des voies, danse ronde ou tronc pyramidal, décalage de goutte tombante. Ils projettent une lumière, inondant d’absence, résonnant dans ce manque et le silence
Quelques rires d’un homme et d’une femme montent du Lustgarten, perdu dans leur îlot de privation lumineuse. Seule mélodie depuis des heures, perturbant la contemplation du silence. Trace la plus douce du vivant, brisant le rien, emplissant de tout, l’amour de vivre des cœurs vaillants perdus en leur univers.
Des architectures me prennent par surprise, chose aisée pour un environnement inconnu. Les lignes qui se dessinent, soutenues par d’inopportunes doriques grecques aménagées. Le plafond me somme de le figer, alors je m’exécute, écoutant sa plainte de n’être que trop peu regardé. Le tout, est à quelques pas, brutalement tordu, doriques violemment pliées en de simples piliers.
À peine 5h que le soleil étire déjà le ciel de son bleu Yale matinal. Mais les rues, elles, sont toujours vides. Pas l’ombre d’une laveuse accompagnée de son raclement humide. Pas de préparations de tramway dont les rails profitent toujours d’un repos mérité. Les fenêtres visibles de la rue, persistent dans leur pénombre et la ville se présente fantomatique à son astre lumineux.
Du musée de Bode à la place Friedrich-Ebert, toujours rien. De ce lieu plein de fourmillement touristique, il ne persiste qu’une substance méconnaissable, battement dont l’humain semble absent.
Pourtant, à l’approche du Großer Tiergarten, au croisement avec le Reichstag, là où les rayons n’ont pas encore percé, la vie se faufile. Un lapin, des souris et des corps qui s’embrassent. Personnes oubliant le temps, dans leur tendre roucoulement. L’objectif du téléphone se baisse, s’avouant temporairement vaincu, rien ne viendra figer leurs moments qui ne pourraient y survivre.
Là où Paris déborde de voitures dans sa moindre rue, Berlin me semble dans ses jours, toujours prendre le temps de s’éparpiller. Il en passe une dans cette place déserte, dans cette rue qui s’étire, traversant la ville en deux lignes de vie.
Témoins de la fin, pigeons et mouettes me regardent ou m’ignorent tout aussi bien. L’aboutissement dont mon esprit aura enregistré plus que ces mots.
Une nuit, une matinée, entière à marcher; le silence comme seule compagnie; le monde va bientôt se déverser dans les boyaux de cet organisme minéral. Cet instant ne m’appartiendra pas, je n’y assisterai pas, car suffisamment d’yeux y assisteront pour moi.