La mort de l’éthique sous les coups des LLM

IA, LLM, Capitalisme ? Framania dit tout illustration David Revoy (Creative Commons By 4.0)

L’autre écolo là !

Moi écolo ? Mais si seulement ma bonne dame. Bien que convaincu de son importance, mon niveau d’imperfection sur le sujet n’est point récent, loin de là, et notre époque numérique ne m’y aide en rien. Il m’arrive en bon connard issu d’une société riche et capitaliste, d’acheter sur Amazon, commander un Uber ou autres ignominies ne respectant pas du tout mes principes.

Mes vives critiques techniques, si vous avez pu en voir, ne sont pas des réquisitions dogmatiques. Elles partent du principe, que ce qui est affirmé doit être vrai. Revendiquer de l’écoconception, quand ce n’est pas le cas, ou encore afficher un principe écologiste fondateur acoquiné numériquement à une plateforme aux relents d’usine n’est pas supportable.
Le technicien n’est cependant pas toujours à blâmer, ayant déjà travaillé sur des projets de sujets écolo, il peut être compliqué, voire impossible, de faire accepter des changements en faveur d’écoconception, qui pourtant touchent le cœur même de l’engagement.

Malgré tout, personne n’est parfait, le principal étant de faire de son mieux, tenter de coller à une éthique, s’approcher d’un idéal. Pour soi, pour les autres, pour les plus faibles. Ce qui est en soi une des bases idéologiques du socialisme français, aider son prochain, fondement aussi revendiqué par nombre de religions.

Na qui ? Le LLM !

Et alors que je ne m’en sortais pas trop mal pour éviter de foutre un peu plus la merde en ce monde de feu. Ce fut l’avènement de l’IA grand public.

Succombé à ce démon de la Silicon Valley, prendre la pilule bleue, sombrer dans cet abîme si tentant… À ce moment-là, l’idée des données d’entraînement, l’impact sur le monde, la catastrophe écologique et … le prix de la RAM (1200 euros les 64 Go ), je la touchais à peine du doigt. Ce furent des tests sur Sora, les API OpenAI, les gigas d’images sous Midjourney, et j’avais même commencé à en faire des illustrations pour ce blog.

Puis … la honte, la prise de conscience, tardive, de ce à quoi je participais, l’ultime contradiction. Tiraillé pendant des jours, je finis par mettre un terme à toute cette utilisation, sachant éperdument que l’IA générative me rattraperait forcément au bout de la rue.

Et le bout de la rue arriva, tellement vite. Les innovations en matière d’IA s’enchaînant tous les mois. Je repris par le bout et le prisme de mon métier, la programmation. À ce moment, les dérives et problématiques de l’IA, j’en avais pleinement conscience. Son usage, fut un choix en connaissance de cause, des pires causes… moi qui ne prends plus l’avion, qui n’ai plus de voiture, qui aspire à être sobre et même faire mes propres vêtements, je me retrouvais à nouveau dans une spirale de contradiction, à constater les dégâts auxquels je participe maintenant volontairement.

Mourut le dev !

J’explorais alors à nouveau les LLM, à grand coup de tokens payés au prix fort, au moins cela plaçait une limite budgétaire à mon usage. Passant par le développement d’un ensemble de context pour tenter un “livre dont vous êtes le héros” interactif, explorer les capacités de review de code, du flux de travail, d’assistance de debug…

La morale fut totalement franchie avec Anthropic, mettant à disposition Sonnet et surtout Opus, qui pour la première fois approchait et dans certains cas, dépassait même, la qualité de mon code, de mon organisation de projet, de mes approches algorithmiques. Me permettant dans un premier temps, de rédiger les commentaires manquants, puis de généraliser mes tests unitaires, de systématiser des reviews me donnant la sensation de ne pas bosser seul dans mon coin, m’offrant une plus grande confiance dans mon code via cette double validation… Puis il finit par coder à ma place, me reléguant au rang de gestion de projet et reviewer de code afin d’assurer la cohérence et la qualité du code. Le tout orchestré par un ensemble de context, MCP, documentations et cadrage projet conséquent.

Cette étape atteinte, l’usage via tokens API n’étaient pour moi plus viable, comme tout drogué en manque il m’en fallait toujours plus. Le mois où je constatais une dépense en tokens dépassant les 500 euros, fut effrayant, la prise de conscience de l’addiction, mais loin de m’arrêter, je pris un abonnement. Merveilleux me direz-vous, j’avais pour 200 euros, une capacité d’usage plus de 10 fois supérieure, je ne parvenais même pas à atteindre 25% d’utilisation. Voyez l’infamie, le puits sans fond dans lequel je tombais d’autant plus. Pour la première fois, mon usage des LLM, n’avait plus de limite financière, plus rien pour m’empêcher de lâcher les chiens de cet enfer LLMesque.

Le coup final pour moi fut Fable, encore un modèle d’IA, avec la capacité d’implémenter des algorithmes que je ne comprends pas, de m’expliquer des choix techniques, et de corriger les problèmes de logique présents ou futurs de mes stories projet… Sans parler des reviews de sécu …

Maintenant, cela me fait “économiser” au moins 40% de mon temps de travail, non dans le sens où je jouis de 40% de temps libre, mais dans le sens où je vais 40% plus vite sur les tâches lourdes pour en faire plus. Les tâches simples étant maintenant instantanées… Mon métier, ce métier, où le plaisir était pour moi de trouver des solutions à des problèmes, ne réside plus que dans le fait de les exposer clairement, de cadrer le LLM dans de bonnes pratiques et vérifier sa production. Une exécution sans saveur, sans sens, sans mérite ni honneur, finançant les pires engeances de la tech, les personnes les plus viles des États-Unis d’Amérique.

Certes, sans mes connaissances, l’IA prendrait toujours une direction très discutable, voire inefficace et programmerait avec un nombre de failles de sécurité hallucinantes . L’humain reste pour le moment, toujours nécessaire à la bonne exécution de la machine, nécessaire … mécaniquement nécessaire …

J’ai toujours rêvé de faire des jeux vidéo, les devs de ce milieu sont pour moi des génies. Il y a tellement de ramifications à comprendre, assimiler et appliquer, en un temps si court. Alors quand j’ai découvert un MCP pour Godot, je me suis jeté dessus, j’ai fait un jeu … Il a fait un jeu, lui, pas moi. Après plusieurs semaines de travail, non … de supervision, cette réalisation partie à la poubelle. Aucun contentement, ni sentiment de plénitude, ni réussite, ni accomplissement. J’étais étranger à une œuvre que j’avais toujours voulu réaliser, étranger à mon propre projet. Si je devais retenter le coup, ce serait sans IA, ou alors, uniquement en assistance, comprendre un bug, une approche, un algo, mais certainement pas de faire à ma place.

L’humain invente la machine pour l’aider, la machine remplace l’humain, l’humain remplace la machine; l’humain devient la machine, la machine pense, l’humain regarde; la poule devant la fourchette; Est l’humain devant son terminal.

Désillusion

Depuis l’enfance, j’attendais l’avènement de l’IA, elle était pour moi la promesse d’un monde sans labeur, de sociétés de philosophes à l’image de la civilisation grecque, mais sans le besoin d’esclaves et autres dégueulasseries. La fin d’une ère libérale, avec une juste redistribution et un revenu universel. La libération de l’ensemble des humains de leur état de labeur et de pauvreté, permettant de s’adonner à la pensée, l’art, les passions et rêveries. Traitez-moi de naïf, de doux utopiste, je le mérite.

Finalement, cet avènement, fut sur un renforcement néocolonial , de privatisation, de la soumission de populations. L’avènement d’un technofascisme et du néolibéralisme décomplexé. Manque d’eau, pollution , exploitation , jamais profits furent aussi hauts , jamais pauvreté fut aussi dure . Notre premier 1k milliardaire , appelant à la mort des plus fragiles , bouc émissaire ultime de tous les maux du monde.

J’ai toujours foi en l’humanité, l’humain est bon de nature, mais l’on constate bien, qu’un pour cent au moins, est gangrené par le profit et le pouvoir . Au point de voir en ceux qui ne sont pas de leur niveau social, une sous-espèce, des outils, et on ne dit pas merci à un outil, on ne se préoccupe pas de savoir combien de temps il va être utile avant de casser, on se demande juste, combien cela va coûter. Alors c’est ainsi que la plupart des travailleurs sont perçus, un calcul de rentabilité avant d’en changer, un temps d’amortissement. Ils ne sont plus entre le marteau et l’enclume, ils sont ce marteau et cette enclume, au milieu, maintenant, il ne reste que les enfants, écrasés par la brutalité.

Résistance

Il n’y en a pas, pas chez moi. Je suis au fond du terrier avec Alice, et tant que j’exercerai ce métier, aucun retour en arrière ne sera possible, ni même envisageable. J’ai des demandes de délais plus courts, des comparaisons de couts entre moi et une IA, et moi-même suis le pire ennemi à l’arrêt de cette folie. Je pourrais me consoler avec les classiques excuses “si je ne le fais pas un autre le fera”, “il faut bien gagner sa vie”, “à quoi bon si les autres n’arrêtent pas”, mais ce serait me mentir, nier la réalité, maintenant, je suis le système. Une brique comme une autre. Une source de revenus et de destruction.

Un unique endroit de mon cerveau reste pur de tout ce merdier, ce blog, mon exutoire, lieu où je me refuse à remplacer le peu de matière grise restante. Et encore je dis pur, mais par ma dysorthographie j’utilise un correcteur, qui lui aussi se base sur l’IA et plus précisément du LLM.


Triste monde tragique, où la filière numérique, de bout en bout, n’est qu’un amoncellement de cadavres.